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Collaboration avec Paul Auster

Gérard de Cortanze est l'un des "spécialistes" de Paul Auster en France, il a publié des articles au sujet de l'écrivain de Brooklyn ainsi que deux ouvrages : La Solitude du labyrinthe (Actes Sud) et Le New York de Paul Auster (Editions du Chêne).



En parfaite complicité avec Gérard de Cortanze, Paul Auster répond à un faisceau serré de questions sur sa vie, sa carrière, son oeuvre. A bâtons rompus, il raconte sa jeunesse, ses débuts, ses années noires et ses premiers succès. Il s'interroge sur ses influences, parle de littérature, de cinéma, de religion, de vie privée, de New York et de politique.

Depuis la parution de La Solitude du labyrinthe chez Actes Sud en 1997, Gérard de Cortanze et Paul Auster se sont retrouvés à de nombreuses reprises, et cette nouvelle édition augmentée propose plus d'une centaine de pages d'échanges inédits, dont les plus récents, postérieurs au 11 septembre 2001, témoignent de préoccupations politiques qui se sont concrétisées dernièrement par un engagement citoyen de l'écrivain américain.

Les entretiens sont précédés d'une étude du "labyrinthe" austérien, accompagnés de photographies et d'une biobibliographie détaillée - Extrait Fiche Acte Sud

 

"Auster est un véritable écrivain, un créateur d'univers comme la littérature américaine des années 80 en a vu émerger quelques-uns: on pense à Breat Easton Ellis, Douglas Coupland, David Payne, Pat Conroy et autre Jay Mc Inerney. Reste que plus qu'aucun autre il a su imposer New York comme épicentre de ses livres, point noeudal de toutes ses fantasmagories, de ses réflexions tout à la fois hallucinées et d'une rare précision sur la solitude, la déréliction, le langage et la création littéraire, l'Amérique ou la perte du père. Autant de thèmes qu'il évoque dans ses entretiens avec Gérard de Cortanze: ses années de "disette" à Paris et New York, son judaïsme -- celui d'un petit-fils d'immigrants juifs qui ont dû passer par Ellis Island --, son éducation littéraire, de Kafka, évidemment, à Hawtorne, Melville, Cervantès ("toujours"), Shakespeare ("le modèle"), ou encore Proust, Pascal et Montaigne ("surtout"), et les multiples traductions dont il est l'auteur, de Sartre à Blanchot, en passant par Mallarmé, Jacques Dupin ou André Du Bouchet. Auster s'interroge aussi sur la société américaine telle qu'il la voit évoluer et telle qu'elle ne laisse de l'inquiéter (voir, à ce propos, et en complément, le remarquable recueil de récits de Jean-Paul Dubois, L'Amérique m'inquiète, où l'on retrouve bon nombre des appréhensions qu'évoque Auster). Il revient, en outre, sur quelques malentendus qui émaillent les articles et essais que l'on a pu, déjà, lui consacrer: non, il n'est pas un auteur de romans policiers ("parfaitement absurde")... non, New York n'est pas un élément essentiel de son oeuvre: "La ville existe et constitue une partie intégrante de mon travail". Non, vraiment ? "New York fait tellement partie de ma vie qu'il m'est difficile de m'imaginer ailleurs. Evidemment cette dernière assertion contredit tout ce que j'ai dit précédemment". Evidemment. Cela ne signifie pour autant qu'il faille se rallier aux formules à la paresseuse sur "Auster, le plus européen des auteurs américains": là encore, Auster répond, argumente, et souvent, s'amuse. A ceux qui trop souvent dissertent sur "Le hasard dans l'oeuvre de Paul Auster", celui-ci rétorque, à l'instigation de Gérard de Cortanze, qu'il n'en est rien: le hasard ne remplace pas le destin, il en est l'instrument, "mais surtout, mon univers romanesque est davantage en proie à la nécessité, à ce que Sartre appelait 'les contingences'. Il y a nécessité et contingences et la vie n'est que contingences". On l'aura compris: ce livre d'entretiens fourmille d'éclairages sur l'oeuvre de Paul Auster himself, son oeuvre, sa façon de travailler.
Sur le New York d'Auster, celui de ses personnages comme celui de l'écrivain, on pourra compléter cette lecture par le New York de Paul Auster, très bel album, agrémenté d'un texte précis et érudit, là encore de Gérard de Cortanze (exégète en titre de l'oeuvre de l'écrivain, mais non pour autant biographe officiel): c'est "un guide subjectif d'une métropole invisible", un peu comme si, mutatis mutandis, l'on prenait la route de Berlin pour y retrouver la trace de Franz Biberkopf, le héros d'Alfred Döblin: étonnant et fascinant.
Enfin, la place nous manque, mais comment ne pas évoquer en quelques mots Le diable par la queue, récit autobiographique où Auster évoque les années de vaches maigres, les terribles difficultés à se faire éditer -- dont il ne viendra à bout qu'aux environs de 35 ans (!) -les petits boulots collectionnés pour survivre et pouvoir écrire. Singulier, très singulier récit dans l'oeuvre d'Auster: où l'on voit que si beaucoup d'éditeurs qui avaient refusé de l'éditer ont depuis lors fermé boutique, l'auteur, lui, n'a de fait jamais vraiment douté: le travail et l'opiniâtreté ont fini par payer, et l'argent n'est plus un problème: ce qui, en matière de morale de l'histoire est plutôt réconfortant, non? "
François Kasbi - République des lettres

 

Paul Auster : « New York est une image »

 

Entretien exclusif de l'auteur avec son biographe

Dans vos livres, autobiographie et fiction sont intimement mêlées...

Mes livres ne sont pas des récits autobiographiques. L'autobiographie touche à l'enveloppe extérieure. Ce qui m'intéresse, c'est le dedans. Mes livres racontent un morceau de moi qui doit être exprimé... au milieu d'un immense sentiment d'illusion dans lequel il faut vivre.

Vous éprouviez déjà ce sentiment d'illusion lorsque, étudiant, pour gagner un peu d'argent, vous classiez les livres à la bibliothèque de Columbia ?

D'une certaine façon, oui. C'était une expérience curieuse. J'étais seul, complètement seul à déambuler le long d'immenses couloirs tapissés de livres. J'étais ce qu'on appelle un « page », une sorte de chasseur, comme on en voit dans les hôtels, ou de page à la cour d'on ne sait quel roi, chargé tout spécialement des livres. Je partais à la recherche du livre puis le posais sur un monte-charge - qu'on appelle en anglais du doux nom de « serviteur muet » - qui le remontait à la surface.

Le second aspect de mon travail consistait à remettre à leur place les livres restitués par les étudiants. Un jour, mon supérieur m'a demandé de le suivre, l'air très agacé. Après avoir parcouru plusieurs couloirs, il s'est arrêté devant un livre, m'expliquant que je ne l'avais pas rangé au bon endroit. Songez, me dit-il, que cet ouvrage aurait pu être perdu pendant vingt voire trente ans ! Et tout ça pour quelques millimètres. Une mauvaise place, et le livre peut disparaître. On ne le trouve plus. Il n'existe plus. C'est à la fois beau et inquiétant...

Un des thèmes majeurs de votre oeuvre reste la marche...

Pour moi, le lien entre la marche et le langage est évident. Il y a un rythme des mots qui correspond au rythme des pas. Ce qui ne cesse de m'étonner, lorsqu'on marche dans les rues de Manhattan, c'est le contraste immédiat qui peut exister d'un quartier à un autre, mais aussi d'une rue à une autre, parfois. Vous avancez ou reculez de quelques mètres, vous tournez à tel ou tel coin de rue, et vous voilà projeté dans un univers totalement nouveau...

La plupart des villes se divisent en quartiers : là, celui des magasins de vêtements, ici, celui des banques ou des restaurants. A New York, c'est impossible. La 47e rue, par exemple, rassemble de nombreuses bijouteries et une librairie, sans doute la meilleure de la ville. Rien n'est figé, tout bouge continuellement.

New York reste un élément important de votre oeuvre, mais comme malgré vous...

D'une certaine façon, oui. J'y habite, c'est la ville que je connais le mieux, la majorité des histoires que je raconte en viennent. D'autre part, j'éprouve, c'est vrai, une fascination pour cette ville. Mais nombre de mes personnages n'y ont jamais mis les pieds...

Vous avez choisi de vivre à Brooklyn, et non à Manhattan. Pourquoi ?

Au départ, il s'agissait d'une simple question d'argent. Manhattan est évidemment un lieu passionnant, magnifique, mais extrêmement agressif. Tout y est placé sous le signe de la prétention, de la lutte pour l'argent, pour la célébrité. A Brooklyn, les gens ne se prennent pas au sérieux. C'est décontracté, facile.

Ce qui est troublant dans votre New York littéraire, inventé, c'est qu'il en devient plus vrai que le vrai. La ville du « Voyage d'Anna Blume » est faite de plusieurs villes, et c'est le livre où, à mon sens, on sent le plus l'atmosphère de New York...

J'utilise des noms, des lieux existants, bien réels. A d'autres moments, j'invente des noms de cafés, d'hôtels, de restaurants. Le Rita Hayworth Tavern, par exemple, existe bel et bien. Tout comme le Moon Palace qui a donné son nom à un de mes livres. Ce dernier est aujourd'hui fermé et a été remplacé par un magasin d'électroménager. Le Moon Palace, c'est le passé, mon passé...

Votre New York est une ville intérieure ?

New York est une ville trop vaste pour qu'on espère la connaître intimement. Il m'arrive de décrire des endroits que je ne connais pas. Je n'ai pas pour mission d'être l'historien de la ville de New York, l'archéologue en chef. D'ailleurs, je ne suis l'historien de rien du tout. Tout ce que j'écris vient de l'intérieur. Je ne fais jamais de plan. Je ne défends aucune philosophie, n'échafaude aucune théorie. Une histoire naît, je ne sais d'où, ni pourquoi. Il y a dans ce processus incontrôlé quelque chose de totalement « organique ». Parfois, New York est le centre de l'histoire, parfois, elle n'en est que la périphérie. New York, ville où je vis et où j'écris, est une image qui vit dans ma réalité et dans mes fictions.

10 novembre 2004, Entretien présent sur le site leguide.be


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